"Dans ce temps là, à tout ce qu'il disait, elle répondait avec admiration: "Vous, vous ne serez jamais comme tout le monde"; elle regardait sa longue tête un peu chauve, dont les gens qui connaissaient les succès de Swann pensaient: "Il n'est pas régulièrement beau, si vous voulez, mais il est chic: ce toupet, ce monocle, ce sourire!", et, plus curieuse peut-être de connaître ce qu'il était que désireuse d'être sa maîtresse, elle disait: "Si je pouvais savoir ce qu'il y a dans cette tête-là!" Maintenant, à toutes les paroles de Swann elle répondait d'un ton irrité, parfois indulgent: "Ah! tu ne seras donc jamais comme tout le monde!" Elle regardait cette tête qui n'était qu'un peu plus vieillie par le souci (mais dont maintenant tous pensaient, en vertu de cette même aptitude qui permet de découvrir les intentions d'un morceau symphonique dont on a lu le programme, et les ressemblances d'un enfant quand on connaît sa parenté: "Il n'est pas positivement laid si vous voulez, mais il est ridicule; ce monocle, ce toupet, ce sourire!", réalisant dans leur imagination suggestionnée la démarcation immatérielle qui sépare à quelques mois de distance une tête d'amant de coeur et une tête de cocu), elle disait: "Ah, si je pouvais changer, rendre raisonnable ce qu'il y a dans cette tête-là."
Marcel Proust -
Du Côté De Chez Swann.
Il y a une bonne vingtaine d'année je l'attaquai ce même volume: "Longtemps je me suis couché de bonne heure" et tout le toin-toin, pour devoir abandonner quelques pages plus loin. Mieux armé aujourd'hui, j'entame
La Recherche à nouveau et réussis à venir à bout du premier tome en combien, six mois en gros, je ne sais plus, pas si mal que ça tout bien considéré.
Swann s'ennuie dans le beau monde. Il tombe amoureux d'Odette, une demi-mondaine, une femme qui n'est pas de son rang. Il se fourvoie chez tout ce qu'il y a de plus bête et de petit bourgeois pour lui être agréable. Mais ce monde-là lui fermera aussi ses portes, le privant de celle pour laquelle il brûle. Elle ne se privant pas de s'ouvrir à d'autres.
Pourquoi et comment-on devient amoureux? Une attirance physique, un trait de caractère, une passion commune... Quelquechose d'inexplicable de toute façon. Tout est tellement beau au début, on ne ménage pas sa peine pour séduire, aimer, se sentir aimé. Puis de silences complices en petites divergances, de compromis tacites en petits désaccords, on se rend compte parfois que ce qui nous sépare est plus grand que ce qui nous unit. Qu'on n'a plus grand chose à se dire, ni à partager. Qu'on a laissé mourir le feu. Comment a-t'on pu laissé faire, sans s'en apercevoir, sans avoir agi à temps. Le décalage qui se creuse et s'installe sans que rien on ne fasse finit par avoir raison de tout.
Alors pour ce qui est de savoir si on est avec la bonne personne, contaminé que nous sommes cette idée romantique du prince charmant ou de la princesse! C'est une autre histoire. On peut aimer tant de personnes et devenir soi-même autant de personnalités différentes. N'importe qui pourrait, alors, faire l'affaire? S'il suffisait de savoir donner sans trop attendre et recevoir sans trop regarder, que tout cela serait simple et de si peu d'intérêt finalement.