Time Fades Away

mercredi 19 novembre 2008

Tropismes 2 / Enfance 0

Elle était accroupie sur un coin du fauteuil, se tortillait, le cou tendu, les yeux protubérants: "Oui, oui, oui, oui" disait-elle, et elle approuvait chaque membre de phrase d'un branlement de la tête. Elle était effrayante, douce et plate, toute lisse, et seuls ses yeux étaient protubérants. Elle avait quelque chose d'angoissant, d'inquiétant et sa douceur était menaçante.
Il sentait qu'à tout prix il fallait la redresser, l'apaiser, mais que seul quelqu'un de doué d'une force surhumaine pourrait le faire, quelqu'un qui aurait le courage de rester en face d'elle, là, bien assis, bien calé dans un fauteuil, qui oserait la regarder calmement, bien en face, saisir son regard, ne pas se détourner de son tortillement. "Eh bien! Comment allez-vous donc?" il oserait cela. "Eh bien! Comment vous portez-vous?" il oserait le lui dire - et puis il attendrait. Qu'elle parle, qu'elle agisse, qu'elle se révèle, que cela sorte, que cela éclate enfin - il n'en aurait pas peur.
Mais lui n'aurait jamais la force de le faire. Aussi lui fallait-il contenir cela le plus longtemps possible, empêcher que cela ne sorte, que cela ne jaillisse d'elle, le comprimer en elle, à tout prix, n'importe comment.
Mais quoi donc? Qu'était-ce? Il avait peur, il allait s'affoler, il ne fallait pas perdre une minute pour raisonner, pour réfléchir. Et comment toujours dès qu'il la voyait, il entrait dans ce rôle où par la force, par la menace, lui semblait-il, elle le poussait. Il se mettait à parler, à parler sans arrêt, de n'importe qui, de n'importe quoi, à se démener (...) vite, vite, vite sans s'arrêter, sans une minute à perdre, vite , vite pendant qu'il est encore temps de la contenir, pour l'amadouer. Parler, mais parler de quoi? De qui? De soi, mais de soi, des siens, de ses amis, de sa famille, de leurs histoires, de leurs désagréments, de leurs secrets, de tout ce qu'il valait mieux cacher, mais puisque ça pouvait l'intéresser, mais puisque cela pouvait la satisfaire, il n'y avait pas à hésiter, il fallait le lui dire, tout lui dire se dépouiller de tout, tout lui donner, tant qu'elle serait là, accroupie sur un coin du fauteuil, toute douce, touts plate, se tortillant.

Nathalie Sarraute - Tropismes- 1939


J'ai terminé Enfance hier soir. Des mois que ça traîne et déception: rien de passionnant, pas même un passage à extraire. Rien trouvé de ce qui m'avait toujours tant plu chez elle. A n'y rien comprendre. A tel point point que j'ai fini les dernières pages en diagonale, pour passer à autre chose. A n'y rien comprendre parce qu'Enfance est une oeuvre souvent citée quand on l'évoque, ya même des éditions commentées en poche.
Alors comme je n'aime pas rester sur ma faim, ce matin je me suis englouti au petit déjeuner Tropismes, son premier livre. Je viens de le finir, c'est très vite lu. Me voilà rassuré, j'ai retrouvé ce qui me fascine toujours autant, dont j'ai déjà parlé il y a quelques temps.
Tropismes, je l'ai longtemps cherché, je l'ai trouvé cet été à Bruxelles, dans les Galeries Saint-Hubert, récemment réédité aux Éditions de Minuit, dans une ces grandes librairies, où c'est toujours un bonheur de se perdre dans les recoins, le labyrinthe des allées, des escaliers... et qui s'appelle Tropismes justement. Il n'y a pas de hasard.

7 commentaires:

Kill Me Sarah a dit…

Oh mais ça ne serait pas à Bruxelles cette galerie dont j'ai oublié le nom?

Solitary Man a dit…

Exact... Galeries Saint-Hubert, où se trouve Tropismes, la librairie en question. Il ya aussi un cinoche Art&Essais dont j'ai oublié le nom.

sin a dit…

Elle fait un angle cette librairie...Avec plein de livres Arty non ???

Est ce que tu as trébuché ici ?

http://www.youtube.com/watch?v=e5F5ivN885I

Solitary Man a dit…

Oui cette librairie fait un angle et on peut y accéder soit par la galerie soit par le côté.
Arty n'était pas là mais ramassait les feuilles...
Un choix incroyable, dans tous les genres: beaux livres, romans, les poches au sous-sol...

Evidemment que j'ai mis les pieds dans cette boutique Place de la Bourse. Bruxelles reste pour moi la ville qui a la plus grande concentration de disquaire d'occasion au m². Londres est plus étendu. Au fur et à mesure que j'arpentais la ville j'en découvrais un de plus et hop, fallait que j'aille voir. Je me suis beaucoup limité, un parce que les prix sont... humm, deux il aurait fallu que je prévoie un petit trolley pour le retour. De chez The Collector, j'ai ramené le premier album de Reggiani publié chez Jacques Canetti à un bon prix (je l'ai vu ailleurs jusqu'à 40€...). Y'en a partout, je deviens dingue dans ce genre d'endroit...

Kill Me Sarah a dit…

Ouais ouais j'y suis resté un bout de temps dans cette librairie, très bien d'ailleurs.
Le problème c'est qu'ils sont un peu cher les disquaires mais par contre au niveau choix ça vaut le déplacement...

Sin a dit…

Pfff...ça me donne vraiment envie d'y faire un saut....
C'est une ville ou j aimerais bien vivre....Une nonchalance, un côté déglingue....Tout ce que j'aime...

Solitary Man a dit…

KMS>Mmm se perdre dans une grande librairie. A Bordeaux j'aimais bien déambuler chez Mollat, pour le plaisir des yeux.
Du choix de vinyls, effectivement. Pour les prix effectivement. Quand dans le clip elle raconte que les Smashing Pumpkins lui ont pris 150 disques... On joue pas dans la même catégorie.

Sin>
Puis le Manneken Pis et les sandwichs mitraillettes, les moul'frit'un'fois dans la rue des Bouchers... Je blague, c'est sympa Bruxelles